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Mangas : le retour des « furyô », des histoires de voyous, loubards et autres racailles au grand cœur

Coiffure en banane ou cheveux colorés, dégaine de loubard et uniforme d’écolier, tel est l’attirail typique du jeune voyou japonais. Persuadé qu’un peu de violence résoudra toujours le moindre problème, ce rebelle au grand cœur manie mieux les coups de poings que les mots doux. Rien ne vaut une bonne bagarre pour forger de fortes amitiés.

Ce personnage de marginal à la gueule cassée, on le retrouve un peu partout dans les classiques du manga shonen. Que ce soit dans Yu Yu Hakusho (1990) de Yoshihiro Togashi, avec le jeune vaurien de 14 ans, Yusuke Urameshi ; dans Slam Dunk (1990) de Takehiko Inoue, avec le passionné joueur de basket Hanamichi Sakuragi ; ou plus récemment dans One-Punch Man du mangaka ONE, avec le guerrier de classe S, Batte-Man.

Même si ce type de personnage récurrent est connu du public français, on oublie souvent qu’il existe aussi un genre qui lui est spécifiquement dédié. Le manga dit furyô, qui signifie littéralement « délinquant » en japonais est pourtant très connu dans l’archipel nippon. Si les codes du genre ont beaucoup évolué, le furyô raconte généralement l’histoire d’une bande de lycéens peu commodes qui cherchent à imposer leur domination sur un territoire. Pas mauvais bougres, ces marginaux essaient surtout de faire respecter leurs valeurs comme l’amitié, la force et la volonté à grand renfort de coups de poings.

La naissance du genre « furyô »

Le genre furyô apparaît vers la fin des années 1960, alors que le manga traditionnel connaît une profonde transformation. Certains auteurs souhaitent alors se démarquer du maître incontesté du manga depuis les années 1950, Osamu Tezuka, le père d’Astro Boy. Au début des années 1960, son style est considéré comme trop enfantin par une nouvelle génération, désireuse d’aborder des thèmes plus sérieux et violents.

Cette volonté donnera naissance à un genre appelé le Gekiga, littéralement « dessins dramatiques » en japonais, aux histoires et dessins plus sombres. Il aura une grande influence sur certains auteurs de shonen de l’époque, et tout particulièrement les auteurs de Ashita no Joe (1980). Cette œuvre de Tetsuya Chiba, au dessin, et de Asao Takamori (alias Ikki Kajiwara), à l’écriture, raconte l’histoire de Joe Yabuki, 15 ans, un orphelin débrouillard et livré à lui-même qui détient un incroyable talent pour le combat.

La couverture de l’édition française du tome 1 d’ « Ashita No Joe » (Glénat, 2010).

Le personnage, rustre et violent marque une réelle séparation avec les codes des héros de l’époque. Dans cette histoire, Joe n’est pas un personnage noble et empreint de belles valeurs. C’est un roublard malmené par la vie qui a appris à ne faire confiance qu’à ses poings et à la force de sa volonté ; un nouveau type de héros adolescent, forte tête et bagarreur qui inspirera de nombreuses œuvres shonen, puis les premiers titres du genre furyô comme Yuuyake Bancho (1968), du même Ikki Kajiwara ou Otoko Ippiki Gaki Daishou (1969) de Hiroshi Motomiya.

Une transposition d’une réalité sociale

En parallèle de cette évolution de style, le manga traduit également une réalité sociale de l’époque. « Au moment de la bulle financière au Japon, autour des années 1970, 1980, les jeunes qui ne se retrouvaient pas dans le schéma classique du bon élève se retrouvaient facilement attirés dans des gangs, raconte Satoko Inaba, directrice éditoriale manga des éditions Glénat. Il y avait beaucoup de gangs de motards, qu’on appelle en japonais les bosozoku. » Des bandes de motards que l’on retrouve dans le manga cultissime de Katsuhiro Otomo, Akira (1982).

Dans « Tokyo Revengers », le jeune Takemichi se retrouve projeté dans son passé d’adolescent au sein du gang Tokyo Manki-Jai.

A l’époque, le manga furyô traduit la réalité de cette jeunesse désabusée qui évolue en dehors des sentiers battus. Le plus souvent, le genre se présente comme un voyage initiatique dans lequel les héros apprendront au fil des combats un ensemble de valeurs qui leur permettront de devenir des hommes. « C’est tout la force de ce genre, analyse Luchisco, un vidéaste de 24 ans passionné de furyô. On nous montre la réalité de la société au Japon, les histoires de jeunes sans avenir, rebuts de la société, qui ont de belles valeurs et plein d’amour. Ce genre d’histoire, ça parle à tout le monde. »

Un genre méconnu et peu rentable en France

En France, le genre fait son apparition au tout début des années 2000 avec la parution de deux œuvres emblématiques, Racailles Blues (1988) et Rookies (1998), par le maître du furyô, Masanori Morita.

C’est également à cette époque qu’arrive en France l’une des figures les plus connues du jeune délinquant japonais avec le personnage d’Eikichi Onizuka. Un jeune professeur aux cheveux décolorés et au passé douteux, qui est nommé pour son premier poste dans une classe difficile. Il s’agit bien évidemment du héros de Great Teacher Onizuka (1997), la suite du manga furyô, Young GTO (1990) écrit et dessiné par Toru Fujisawa.

Le jeune professeur Onizuka montre des méthodes pédagogiques assez particulières dans « Great Teacher Onizuka », de Toru Fujisawa.

Mais, malgré le succès de la saga GTO et la parution d’autres titres comme Bakuon Retto, Prisonnier Riku et Gewalt, « le manga furyô n’a jamais réussi à vraiment décoller en France », analyse la directrice éditoriale de Glénat. « Il y avait toujours des lecteurs mais c’était un public de niche. Donc, forcément, d’un point de vue commercial ce n’était pas très intéressant. »

« Le style furyô était un genre moins fédérateur en France, insiste Mehdi Benrabah, le directeur éditorial des éditions Pika. Au Japon, le furyô renvoie à toute une imagerie très claire dans l’imaginaire collectif japonais, avec la coupe de cheveux, la moto, les attitudes… et qui n’existe pas en France. Malgré tout, l’attitude du bad boy au grand cœur a toujours beaucoup plu aux lecteurs français. »

Le succès tardif de « Tokyo Revengers »

Depuis, la publication des œuvres de Masanori Morita et de Toru Fujisawa, peu d’œuvres furyô ont réussi à intéresser le grand public français. Si ce n’est l’une des dernières trouvailles des éditions Glénat, Tokyo Revengers (2017) de Ken Wakui. « Un véritable coup de cœur personnel, confie Satoko Inaba, chez Glénat. Il y avait quand même quelques freins au niveau de la publication, mais on n’avait que des bons retours des gens qui l’avaient lu. »

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L’œuvre écrite par un ancien voyou raconte l’histoire de Takemichi, un jeune garçon de 26 ans qui se retrouve projeté dans le passé au cœur d’un des gangs les plus influents de la ville, Tokyo Manji-kai. Pour les éditions Glénat, il faudra attendre deux ans et la sortie de son adaptation en série d’animation, disponible sur le site de diffusion Crunchyroll, pour que l’œuvre connaisse un certain succès : selon Satoko Inaba, son tirage serait passé de 8,5 millions à 14,5 millions d’exemplaires fin mars au Japon.

L'un des personnages les plus charismatiques, Mikey, recrute le héros Takemichi dans l'un des gangs les plus redoutés de Tokyo.

« Depuis la sortie de Tokyo Revengers, je sens bien qu’il y a un nouvel engouement autour du genre, détaille Luchisco. Avant, tout le monde voyait plus ou moins à quoi ressemblait le personnage typique du furyô, mais maintenant, les gens commencent à mettre un nom dessus. Avec ce nouvel intérêt du grand public, il faut espérer que les maisons d’édition auront moins peur du genre. »

Le « furyô » dans l’air du temps

Depuis le début de l’année, certaines sorties de manga semblent aller dans ce sens. Aux éditions Ki-oon, Les Racailles de l’autre monde (2019) de Hiromasa Okujima, raconte l’histoire déjantée d’une petite troupe de délinquants qui se retrouve propulsée dans un monde imaginaire. Un mélange habile de furyô et d’un autre genre qu’on appelle l’isekai (un sous-genre de la fantasy japonaise).

Dans The Fable, le tueur professionnel le plus craint de toute la pègre japonaise doit se faire discret. Pendant un an, interdiction de tuer ou d’attaquer qui que ce soit. Et si c’était ça la plus dure des missions ?

Aux éditions Pika, la comédie rocambolesque The Fable (2019), de Minami Katsuhisa raconte la mise en au vert d’un des plus grands tueurs du Japon. Une histoire de yakuzas qui est « imprégnée d’esprit furyô », selon son éditeur Mehdi Benrabah. « Le furyô est un genre qui évolue et qui n’est pas figé dans ses codes, argumente le vidéaste Luchisco. On le voit aussi dans les mangas de sport comme Slam Dunk ou Ashita No Joe, le style furyô peut se décliner dans plein de genres différents. »

« Peut-être qu’aujourd’hui on est dans un climat éditorial plus favorable pour voir apparaître de nouveau ces histoires de voyou au grand cœur, conclut Mehdi Benrabah. On le voit bien, de plus en plus d’éditeurs se lancent dans le genre. C’est dans l’air du temps. »

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