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L’utilisation de drones tueurs en Libye réveille le spectre de robot de combats autonomes

Un drone Kargu-2, du constructeur turc STM.

Ce n’est pas une scène tirée de 2001, l’Odyssée de l’espace, de I, Robot ou de Terminator. Pour la première fois dans l’histoire des conflits, des robots de combat pourraient avoir attaqué des humains de manière totalement autonome, affirme un article du New Scientist publié le 27 mai.

En se basant sur un rapport du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) datant du 8 mars, l’hebdomadaire scientifique décrit comment des drones militaires autonomes se sont rendus sur une zone de combat, ont sélectionné des cibles avant de les attaquer, sans l’intervention d’un opérateur humain.

Enquête sur une utilisation en Libye

Le paragraphe 63, page 19 de ce rapport de 556 pages, décrit l’opération « Tempête de paix » lancée le 27 mars 2020 par le premier ministre libyen, Faïez Sarraj. Cette dernière lui a permis de repousser les forces du maréchal Khalifa Haftar, dont les « convois de logistique et les unités […] qui battaient en retraite ont été pourchassés et pris à partie à distance par des drones de combat ou des systèmes d’armes létaux autonomes [SALA en français, LAWS en anglais pour “lethal autonomous weapons systems”], tels que le Kargu-2 de STM et d’autres munitions rôdeuses. Les systèmes d’armes létaux autonomes avaient été programmés pour attaquer des cibles, sans qu’il soit besoin d’établir une connexion des données entre l’opérateur et la munition, et étaient donc réellement en mode d’autoguidage automatique », écrit le rapport.

Les « munitions rôdeuses » sont aussi appelées « loitering munitions », ou LM, en anglais, ou encore « drones kamikazes ». Ces drones aériens qui contiennent un explosif survolent le champ de bataille et peuvent détruire des cibles en plongeant sur elles. Le Kargu-2 est, quant à lui, un drone de fabrication turque. Ces engins de 7 kilos volent à 72 kilomètres par heure, ont une endurance de trente minutes et un rayon d’action de 5 kilomètres. Ils sont équipés d’une charge explosive et peuvent être pilotés par un humain ou fonctionner de façon autonome, à l’aide de caméras « dotées d’une intelligence artificielle qui repère et identifie les cibles », explique encore le New Scientist.

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Son utilisation serait une innovation. Depuis une vingtaine d’années, les armées et des groupes comme les rebelles houthistes au Yémen utilisent des drones pour la reconnaissance ou l’attaque. Les Etats-Unis notamment y ont massivement recours, contre Al-Qaida, sa filiale dans la péninsule arabique (AQPA), les talibans pakistanais, les talibans afghans, les groupes islamistes somaliens Al-Chabab ou au Sahel. Mais ils sont toujours contrôlés par un opérateur.

Dernièrement, en 2020, dans le cadre du conflit avec l’Arménie, le ministère de la défense azerbaïdjanais s’est vanté d’avoir infligé de « lourdes pertes en hommes et en matériel militaire » à l’adversaire. Interrogé par une chaîne de télévision turque, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, déclarait que « grâce à la technologie fine des drones turcs, armés ou non armés, nous avons évité des pertes humaines ».

Quel degré d’autonomie ?

Jack McDonald, chercheur au King’s College de Londres, souligne les imprécisions du rapport de l’ONU. Dans une série de messages sur Twitter, il estime qu’« aucun indice ne permet de savoir si les drones de combat » et les « munitions rôdeuses « ont frappé des personnes ou des véhicules ». Il ajoute qu’il est impossible de savoir quel était leur degré d’autonomie.

De son côté, Ulrike Franke, chercheuse au Conseil européen des relations internationales spécialisée sur les drones et l’intelligence artificielle, confirme ces imprécisions au Monde. « Le rapport n’entre pas dans le détail des armes autonomes. Il note simplement la présence de “munitions rôdeuses”, en particulier le système Kargu-2, aux côtés d’autres systèmes militaires, tels que des drones armés, sur le théâtre libyen, et indique que des “munitions rôdeuses” ont été utilisées dans une attaque contre un convoi, explique-t-elle. Ce que le rapport ne fait pas et ne peut pas faire –, c’est évaluer le degré d’autonomie du système, c’est-à-dire le degré de surveillance ou de contrôle humain. »

La chercheuse ajoute : « Ce qui n’est pas clair pour moi, c’est la raison pour laquelle l’incident décrit dans le rapport est devenu un tel sujet d’actualité, étant donné que nous savons depuis un certain temps que les “munitions rôdeuses” ont été utilisées dans plusieurs conflits. »

En effet, lors d’affrontements en 2016 avec l’Azerbaïdjan, Artsrun Hovhannisyan, porte-parole du ministère de la défense arménien, évoquait l’usage « d’un drone de type Harop, fabriqué en Israël », qui, « plutôt que de contenir une charge explosive, est lui-même la munition » et « attaque ses cibles en s’autodétruisant dessus » lors de l’attaque contre les forces du maréchal Khalifa Haftar.

Débat à l’ONU, inquiétude des ONG

Pour la chercheuse, la nouveauté du rapport de l’ONU tient à son aspect académique : « Il considère les “munitions rôdeuses” comme des systèmes d’armes létaux autonomes. Cela mérite d’être souligné dans la mesure où les Nations unies débattent depuis 2014, dans le cadre de la convention sur certaines armes classiques, de la place des systèmes d’armes autonomes létaux et sur la question de savoir si leur utilisation doit être réglementée, limitée ou interdite. »

Face au risque qu’ils représentent, Amnesty International ou Human Rights Watch (HRW) ont lancé une « campagne contre les robots tueurs », affirmant qu’il est « douteux que les armes totalement autonomes soient capables de respecter les normes du droit international humanitaire, notamment les règles de distinction, de proportionnalité et de nécessité militaire ».

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