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« Loft Story » a 20 ans : la télé-réalité a permis le « retour de la société de cour du XVIIIe siècle, où un individu peut tomber en disgrâce à tout moment »

Photo prise le 26 avril 2001 du studio « Loft Story », à La Plaine-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) où se déroulait l’émission.

Le 26 avril 2001, un ovni s’invite sur les écrans de télévision : « Loft Story ». Sur M6, treize célibataires filmés en permanence par des caméras se coupent du monde pendant dix semaines. Adapté du concept néerlandais « Big Brother », l’émission suscite l’engouement et la controverse. La télé-réalité est née. Dans son sillage, de nombreux programmes voient le jour et la télé-réalité devient un genre à part entière, regardé par des millions de téléspectateurs.

Pour la sociologue des médias Nathalie Nadaud-Albertini, la télé-réalité n’a cessé d’évoluer, « intégrant les critiques dans ses programmes pour mieux les désamorcer ». Longtemps décriée, elle a fait évoluer notre façon de regarder la télévision et a participé à l’émergence des influenceurs, selon la spécialiste de la télé-réalité, autrice de 12 ans de téléréalité : au-delà des critiques morales (INA Editions, 2013).

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Comment pourriez-vous définir ce qu’est la télé-réalité ?

La définition de la télé-réalité s’est faite en creux. Au moment du « Loft », M6 décrivait l’émission en employant un oxymore : « Une fiction réelle interactive. » Tout le monde se demandait ce que ça voulait dire. Puis, le mot « télé-réalité » s’est imposé.

Au début des années 2000, nous n’avions pas les codes pour comprendre ce concept. La télé-réalité faisait donc peur. Et ce genre télévisuel va d’abord se définir au travers de ses critiques : sadisme, voyeurisme, exhibitionnisme.

La télé-réalité marque une rupture avec le principe de réalité qui structure la psyché d’un individu sain. L’autre rupture est celle entre le privé et le public : on assiste au retour de la société de cour du XVIIIe siècle, où un individu peut tomber en disgrâce à tout moment.

Archive : notre article du 3 mai 2001 sur la « folie “Loft Story” »

La télé-réalité a intégré les critiques dans ses programmes pour les désamorcer. Ainsi, la « Ferme Célébrités » (TF1, 2004) revendique une part de sadisme en demandant à des personnes connues de vivre comme des fermiers du XIXe siècle, mais elle opère une transaction éthique en demandant aux candidats de reverser l’argent gagné pendant l’émission à des associations caritatives.

Plus tard, « Koh-Lanta » (TF1) ou « Top Chef » (M6) sont qualifiés de « télé d’aventure », le terme de télé-réalité ne s’appliquant plus qu’aux émissions comme « Les Anges » ou « Les Marseillais ». On appelle désormais ces dernières des « séries réalité » : elles proposent du vraisemblable, avec des candidats qui connaissent les règles du jeu, une part de mise en scène. Cette ambiguïté définit depuis toujours la télé-réalité.

Quelle a été l’influence de la télé-réalité sur la société, ces vingt dernières années ?

La télé-réalité a fait évoluer notre façon de regarder la télévision. Le « Loft » a joué sur plusieurs médias et le côté multisupport : télévision, Internet et téléphone. Maintenant, quand on regarde la télévision, on la regarde sur différents supports.

La grande influence, c’est aussi celle du « confessionnal », où les candidats racontent leurs états d’âme, dans une narration « les yeux dans les yeux » avec le téléspectateur. Ce processus a été adopté dans des séries comme Fleabag, où l’actrice s’arrête souvent en pleine scène pour commenter ce qu’elle fait, devenant ainsi sujet et non objet de la série. On retrouve aussi cette influence dans En thérapie, où des gens racontent leur vie sur le divan du psy. Si nous n’avions pas été habitués à voir des gens raconter leur vie, nous aurions peut-être été dérangés ou lassés par ce dispositif qui nous semble aujourd’hui normal.

La télé-réalité a également participé à l’émergence des influenceurs. En 2001, cela choquait que des gens deviennent célèbres après avoir été exposés dans une émission où ils se contentaient d’être oisifs. On voyait une tautologie gênante dans le fait que leur célébrité ne soit pas indexée sur le mérite. Aujourd’hui, des gens deviennent connus car ils se racontent sur les réseaux sociaux, c’est devenu une profession à part entière. Certains candidats de télé-réalité sont d’ailleurs devenus influenceurs.

Comment la télé-réalité a-t-elle évolué depuis l’apparition de « Loft Story » ?

La télé-réalité a évolué en accompagnant, voire en contribuant à des changements de société. Elle est rapidement devenue un grand feuilleton transmédia, avec « Les Anges », qui prend des candidats de différentes télé-réalités et les rassemble.

Les réseaux sociaux ont également fait évoluer la télé-réalité. Les téléspectateurs ne regardent plus une émission, mais un candidat sur plusieurs écrans, qui raconte sa vie, même une fois sorti du jeu. Le lien entre le développement de la télé-réalité et l’émergence des smartphones n’est pas anodin. Suivre des candidats par le biais de cet objet permet une proximité avec les téléspectateurs, car le smartphone est l’outil de l’intime. La télé-réalité a également évolué avec l’émergence de blogs médias et télés. Comme l’histoire rebondit à l’infini, ce genre télévisuel est une source inépuisable de commentaires et d’articles.

Selon le Haut Conseil pour l’égalité, la télé-réalité est pourvoyeuse de sexisme et de stéréotypes, qu’en pensez-vous ?

En 2001, la télé-réalité était critiquée, mais pas pour son sexisme. Mais, depuis 2014, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) s’est doté de compétences pour alerter les chaînes sur ce problème. S’agissant des stéréotypes, la télé-réalité est très normative. Il y a une hypervirilité des hommes, qui sont très grands, très musclés, très tatoués. Quand ils se présentent, ils mettent toujours en avant leur force et leur envie de se battre. Les femmes sont présentées par leur capacité à séduire et leurs formes. Le couple, lui, est forcément hétérosexuel, même si certains candidats ne correspondent pas à l’hétéronormativité. Lorsqu’il y a un couple de lesbiennes dans une émission, elles sont toujours très féminines, définies selon la norme hétérosexuelle.

L’image des femmes a-t-elle évolué dans les émissions de télé-réalité ?

Avec le « Loft », il y avait la crainte de la décadence, qui s’incarnait dans une femme : Loana. L’événement de la piscine, où Loana embrasse Jean-Edouard, scelle l’image de la femme transgressive. Cette image ne cessera de la suivre. Loana sert à expier la faute du « Loft » à la place de la collectivité. C’est pour cela que l’on a autant d’attention pour ses chutes et ses renaissances successives, et c’est quelque chose de très lourd à porter pour elle.

Vingt ans plus tard, on ne donne plus aux candidates la charge d’expier la honte de ces émissions. Aujourd’hui, les femmes acquièrent une forme de puissance et d’admiration. Vous avez des candidates qui sont, certes, très sexualisées, mais qui utilisent souvent leurs corps comme un outil d’« empouvoirement ». L’exemple le plus connu est celui des sœurs Kardashian, qui sont très puissantes, avec leur propre émission et leur propre marque.

Pensez-vous que la télé-réalité a encore un bel avenir devant elle ?

La télé-réalité est très plastique, elle a une capacité à intégrer les critiques. Je suis curieuse de voir comment les producteurs vont agir sur la thématique du sexisme. Est-ce que cela sera intégré par certains programmes ? S’ils ne la prennent pas en compte, il s’agira de comprendre pourquoi.

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