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La menace en 2021 d’une offensive majeure de la Turquie en Irak

Grisé par ses victoires successives en Syrie, en Libye et dans le Caucase, Erdogan peut être bientôt tenté par une intervention d’ampleur au Kurdistan d’Irak, où son armée mène déjà des raids ponctuels.

Le président Erdogan recevant le Premier ministre irakien, le 17 décembre à Ankara (Présidence turque, via Associated Press)

En un peu plus d’un an, le président turc a enregistré trois succès majeurs sur la scène régionale: son offensive d’octobre 2019 dans le nord-est syrien lui a permis de refouler les milices kurdes à des dizaines de kilomètres de la frontière turque et de briser la continuité territoriale d’une telle « ceinture kurde »; l’engagement d’Ankara aux côtés du gouvernement de Tripoli, en janvier 2020, a contribué à repousser les troupes fidèles au « maréchal » Haftar, contraintes de se replier jusqu’à leurs lignes d’avril 2019; le soutien militaire de la Turquie, par l’envoi de drones et de mercenaires syriens, a enfin été déterminant dans la victoire de l’Azerbaïdjan face à l’Arménie dans le conflit du Haut-Karabakh. Incontestablement grisé par un tel enchaînement de coups d’éclat, Erdogan peut être tenté par une nouvelle aventure, cette fois au Kurdistan d’Irak.

UNE LONGUE HISTOIRE D’INTERVENTIONS TURQUES EN IRAK

Les premiers raids turcs dans le nord de l’Irak, à majorité kurde, remontent à 1984, année du déclenchement par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) d’une guérilla séparatiste sur le territoire turc. Saddam Hussein, alors en guerre contre l’Iran de l’ayatollah Khomeyni, avait concédé à Ankara un droit d’intervention sur une profondeur de 5 kilomètres en territoire irakien. Un tel accord permit alors à l’armée turque d’exercer un « droit de suite » à l’encontre des peshmergas kurdes, dont les bases demeuraient cependant hors d’atteinte. Le PKK a en effet très tôt installé son commandement et ses camps au coeur du massif de Qandil, dans l’extrême nord-est de l’Irak, à la frontière iranienne. Ce fut le début d’un cycle d’interventions régulières de l’armée turque en Irak, suspendues seulement durant le cessez-le-feu entre Ankara et le PKK, de 1999 à 2004, puis lors du processus de paix entre le gouvernement Erdogan et la guérilla kurde, de 2013 à 2015.

L’année 2020 a été marquée par une intensification progressive des raids turcs en Irak. L’opération « Griffes du Tigre », lancée en juin dernier, visait, comme dans la Syrie voisine, à dégager la zone frontalière, en territoire irakien, de toute présence du PKK. Elle a été doublée d’un volet aérien, « Serres d’aigle », où se sont illustrés les drones turcs, dont l’efficacité sur les théâtres de Libye et du Caucase a été remarquée. La volonté de Bagdad d’affirmer sa souveraineté dans la zone n’a pas dissuadé Ankara de poursuivre son grignotage systématique. En août 2020, trois militaires irakiens, dont deux officiers, ont même été tués dans le bombardement turc d’une réunion que ces garde-frontières tenaient avec des cadres du PKK. Les protestations de Bagdad sont restées sans suite, ce qui ne peut qu’inciter la Turquie à pousser plus avant son avantage. D’autant que le contexte kurde, très dégradé, l’y encourage.

DES DISSENSIONS KURDES FAVORABLES A ANKARA

Tout oppose le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), à la tête de l’autonomie kurde du nord de l’Irak, et le PKK, lié en revanche à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), le « frère ennemi » du PDK au Kurdistan d’Irak. Le PDK, proche d’Ankara, repose largement sur l’allégeance à la famille Barzani, là où le PKK, favorable à Téhéran, combat les hiérarchies traditionnelles. Le PDK tolère l’implantation sur le sol irakien d’une dizaine de postes militaires turcs et vient de conclure un accord visant à expulser du Sinjar les peshmergas liés au PKK, qui y avaient pourtant défendu avec courage, en 2014, les Yézidis persécutés par Daech. Jamais les tensions entre PDK et PKK n’ont été aussi fortes, le PDK affirmant sa volonté de se débarrasser des emprises du PKK sur son sol, et le PKK accusant en retour le PDK de faire le jeu d’Ankara. En outre, la récente répression d’une vague de protestations sociales au Kurdistan d’Irak affaiblit encore le crédit des autorités locales. Quant au Premier ministre irakien, tout récemment reçu par Erdogan à Ankara (photo ci-dessus), il a « condamné toute action portant atteinte à la Turquie à partir du territoire irakien », tandis que son hôte s’engageait à « poursuivre le combat jusqu’à l’éradication des gangs terroristes ».

La Turquie peut être tentée de profiter des dissensions kurdes et de la complaisance de Bagdad pour frapper cette fois le PKK à la tête et viser l’état-major de la guérilla dans sa forteresse naturelle des monts Qandil. L’opération, dont l’ampleur serait sans précédent, ne serait pas sans risque face à des peshmergas très familiers de ces reliefs difficilement accessibles. Mais l’armée turque a désormais la possibilité d’envoyer en première ligne les mercenaires syriens qu’elle a déjà mobilisés en Libye et en Azerbaïdjan (où un dixième des miliciens ainsi engagés ont trouvé la mort). Outre cette « chair à canon » exposée sans pitié, le commandement turc dispose avec ses drones très performants d’une arme qui a déjà fait ses preuves dans les massifs du Caucase. Il ne faut enfin pas sous-estimer les emballements d’Erdogan, conforté dans sa posture offensive par sa succession de victoires extérieures.

2021 verrait alors un nouveau front s’ajouter aux trop nombreuses zones de conflit qui minent déjà le Moyen-Orient.

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