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Entretien | Maurice Godelier : « Toutes les sociétés humaines font de l’inceste un tabou mais cette universalité revêt des formes très différentes »

Par Anne Chemin

Publié hier à 06h00, mis à jour à 16h21

Le livre de Camille Kouchner La Familia grande (Seuil, 208 pages, 18 euros) a relancé le débat sur l’inceste au point que le législateur souhaite instaurer un principe intangible de non-consentement lorsque les victimes des viols intrafamiliaux sont âgées de moins de 18 ans. Quelles sont les origines de la prohibition de l’inceste ? Ce tabou est-il universel, comme l’affirmait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss ? Ses contours varient-ils dans les différentes sociétés humaines qui ont peuplé ou qui peuplent encore la planète ? Nous avons posé ces questions à l’un des plus grands anthropologues du monde, Maurice Godelier, ancien directeur scientifique du ­département des sciences de l’homme et de la société du CNRS, et auteur d’un classique de l’anthropologie, Métamorphoses de la parenté (Fayard, 2004).

Pourriez-vous définir en quoi consiste l’inceste ?

Pour aller directement au noyau dur de sa définition, je dirais que l’inceste, au-delà de ses multiples formes culturelles, désigne le fait d’interdire aux parents d’avoir des rapports sexuels avec leurs enfants, et d’interdire aux frères et sœurs d’avoir des rapports sexuels entre eux. Il faut cependant faire attention : dans de nombreuses sociétés, étant donné la nature du système de parenté, tous les frères du père sont considérés comme des pères de l’enfant, toutes les sœurs de la mère sont considérés comme des mères de l’enfant, et tous leurs enfants sont considérés comme des frères et sœurs de l’enfant. Dans ces sociétés, la prohibition de l’inceste s’étend donc à toutes ces personnes que nous considérons, en Occident, comme des oncles, des tantes ou des cousins germains.

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Ces systèmes montrent clairement que les sociétés font la différence entre la parenté comme rapport social, qui peut s’étendre à de nombreuses personnes, et la parenté corporelle, qui ne concerne que deux personnes que nous appelons, en Occident, les parents biologiques. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les sociétés humaines ignoraient en effet le processus biologique réel de la conception d’un enfant. Face à ce mystère, elles ont inventé, avant l’apparition des sciences modernes, des mythes sur la fabrication du bébé. Si l’on veut comprendre la variété des formes de l’inceste, il est essentiel de connaître ces imaginaires sociaux : c’est à partir de ces croyances collectives que les sociétés ont forgé des interdits sur les pratiques sexuelles.

Nulle part, les rapports sexuels entre un homme et une femme ne sont en effet considérés comme suffisants pour fabriquer un enfant. Le couple fabrique un fœtus, mais, dans toutes les cultures, l’enfant est complété, dans le ventre de la femme, par l’arrivée d’un principe vital, d’un esprit ou d’un ancêtre. Dans l’hindouisme et le bouddhisme, l’individu est la réincarnation d’un autre, et se réincarnera dans un autre. Dans le christianisme, l’âme qui animera le corps n’est pas fabriquée par le rapport sexuel, mais introduite par Dieu, dans la femme, au moment où il le veut et sous la forme qu’il veut. On doit d’ailleurs à Hildegarde de Bingen, une moniale allemande de la fin du XIIe siècle, une peinture montrant l’arrivée de l’âme sous la forme d’une boule de feu dans le corps d’une femme enceinte.

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