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Enquête | « Nous ne sommes pas d’accord sur le tracé de la frontière » : sur le mont Blanc, la lutte des glaces entre la France et l’Italie

Par Jérôme Gautheret

Publié le 30 décembre 2020 à 02h29, mis à jour à 15h57

Nous sommes en septembre 1986, par une belle journée de fin d’été. Le pape Jean Paul II, en visite pastorale dans la vallée d’Aoste, est dans son élément à la montagne. A Courmayeur, il donne une messe sur le mont Chétif, face au mont Blanc, dans laquelle il dépeint le « toit de l’Europe » comme le symbole d’un continent bientôt réunifié. Au sortir de la cérémonie, il fait à ses hôtes une requête toute simple : celle d’être emmené en hélicoptère sur le sommet. Mais cette demande plonge les organisateurs dans des abîmes d’embarras.

« Quand nous avons contacté les Français, ils nous ont dit : “Le pape, c’est compliqué, c’est un problème international.” Nous ne voulions pas créer un incident diplomatique. Alors, finalement, nous avons décidé de le poser sur le glacier, un peu plus bas. Mais le vieux guide qui l’accompagnait n’en menait pas large : durant toute la promenade, il était effrayé à l’idée que le pape disparaisse sous ses yeux dans une crevasse. »

« C’est absurde mais c’est comme ça : dans le massif du Mont-Blanc, nous ne sommes pas d’accord sur l’endroit où passe la frontière », explique Luciano Caveri

L’homme qui raconte cette anecdote, avec plus de trois décennies de recul, s’appelle Luciano Caveri. Longtemps parlementaire (il a été le représentant de la vallée d’Aoste à la Chambre des députés italienne de 1987 à 2001, et a siégé au Parlement européen de 2000 à 2003), il est aujourd’hui chargé des questions européennes au conseil de la région autonome. Et nous reçoit à Aoste, dans un grand bureau avec vue sur les montagnes, dont le principal élément de décoration n’est autre qu’un gigantesque tableau mural représentant le massif du Mont-Blanc. « A l’époque, je n’ai rien su de cet épisode, je l’ai seulement appris il y a quelques années, de la bouche du guide, confie-t-il. C’est absurde mais c’est comme ça : à cet endroit, nous ne sommes pas d’accord sur le tracé de la frontière. »

Réactions passionnelles

S’agissant de trois morceaux d’espaces désolés situés à plus de 3 000 mètres d’altitude, inhabités et dépourvus de la moindre route (la seule infrastructure notable est la pointe Helbronner, où se trouve l’arrêt du téléphérique panoramique Skyway Monte Bianco, partant de Courmayeur), la question pourrait sembler anecdotique. Mais du point de vue des symboles, c’est une autre histoire. Car le point culminant des Alpes est investi, de part et d’autre de la frontière, d’une charge identitaire considérable, qui fait que le plus minuscule incident peut déclencher des réactions passionnelles.

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