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En Centrafrique, le pari des élections à tout prix

Un commando égyptien de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique, à Bangui, le 25 décembre.

Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Pour la Centrafrique, la formule pourrait se traduire ainsi : mieux vaut organiser des élections dans des conditions impossibles plutôt que les repousser et donner raison à des bandes armées prédatrices et à des acteurs politiques en mal d’influence. Pour le président Faustin-Archange Touadéra, les Nations unies qui ont déployé près de 13 000 casques bleus et policiers sur place et les principaux partenaires étrangers de ce pays sous quasi-tutelle internationale, dimanche 27 décembre devra être un jour de vote. Coûte que coûte.

Lire aussi l’entretien (2019) : Faustin-Archange Touadéra : « Les conflits entre la France et la Russie n’ont pas lieu d’être en Centrafrique »

La situation actuelle s’apparente à un arrangement de toutes les vieilles recettes qui ont fait la faillite de cette nation. Additionnées à quelques nouveaux ingrédients. Face à un pouvoir qui laisse entendre que sa victoire au premier tour est acquise, les principaux groupes politico-militaires, avec qui un accord de paix avait été signé en février 2019, ont formé une alliance d’intérêt autour de l’ancien président François Bozizé. Quinze jours après le rejet de la candidature de ce dernier, une nouvelle rébellion, la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), a lancé le 18 décembre une campagne militaire.

Bangui, la capitale, est désormais prise en étau par cette alliance improbable où se retrouvent des milices qui se sont fait la guerre et demandent désormais de concert « la suspension des élections » et la convocation d’« une concertation nationale ». « Les groupes armés ont reçu beaucoup d’argent du pouvoir mais ils ont intégré que Faustin-Archange Touadéra veut frauder au premier tour et ne plus rien partager. Cette offensive a pour but de le pousser à la négociation », juge Thierry Vircoulon, chercheur à l’Institut français des relations internationales.

A Dékoa, dans le centre du pays, « trois casques bleus du Burundi ont été tués et deux autres blessés » par des « combattants armés non identifiés », a annoncé l’ONU vendredi, en condamnant des attaques menées par « des combattants armés non identifiés ». Celles-ci sont survenues alors que la coalition de groupes rebelles, qui avait décrété mercredi un « cessez-le-feu unilatéral » de trois jours, avait déclaré le rompre, plus tôt dans la journée.

Les électeurs potentiels sous la menace des armes

Fort de l’appui de son nouvel allié russe, qui, de bonnes sources, a envoyé ces derniers jours plusieurs centaines de mercenaires de la société Wagner ainsi que du matériel militaire, mais aussi du Rwanda qui a dépêché 900 soldats dans le cadre d’un accord bilatéral et 300 casques bleus, le pouvoir est jusque-là resté inflexible. Même s’il paraît aujourd’hui improbable de tenir une présidentielle et des législatives crédibles alors que les candidats ne peuvent plus faire campagne dans la majeure partie du pays et que les électeurs potentiels se retrouvent sous la menace des armes, un proche conseiller du président assure que « l’Autorité nationale des élections a confirmé être en mesure d’organiser le vote le 27 décembre. Nous sommes en train de sécuriser le territoire pour que les opérations puissent avoir lieu. Le président est serein comme nous tous. »

Dans leur empressement, les autorités de Bangui peuvent également compter sur la Mission des Nations unies (Minusca), dont le chef, Mankeur Ndiaye, a déclaré jeudi que « toutes les conditions sont réunies pour tenir les élections. La posture robuste de la Minusca a permis aux Forces armées centrafricaines de stopper toute progression vers Bangui et tout contrôle de villes stratégiques [par la rébellion]. La communauté internationale considère que les élections devront se tenir le 27 décembre dans le respect des délais constitutionnels et nous condamnons toutes les tentatives d’alliance entre groupes armés et acteurs politiques, toute tentative d’engager le pays dans une nouvelle transition politique. »

Agacé par les campagnes anti-françaises qui pullulent dans la presse centrafricaine et sur les réseaux sociaux, Paris est également sorti de sa réserve. Mercredi, deux Mirage ont survolé la capitale et les routes du pays prises par la rébellion. « Dans un contexte d’intoxication extrême, nous voulions adresser le message très clair que nous ne soutenons pas Bozizé et la déstabilisation. Nous nous en tenons au calendrier prévu car un glissement pourrait être sans fin », explique l’Elysée, tout en assurant « ne pas faire du déni de la situation ».

Rumeurs en vue de déclencher une panique générale

Alors que Bangui bruisse de rumeurs d’infiltration de la rébellion en vue de déclencher une panique générale lors du vote, la chercheuse Nathalia Dukhan de l’organisation The Sentry, considère que « l’entêtement de la communauté internationale à maintenir des élections qui ne résolvent pas la crise politique de fond va inévitablement propulser la Centrafrique dans une guerre post-électorale. »

Pays qui depuis près de quarante ans vogue d’une crise à l’autre dans l’indifférence générale, proie facile pour tous les prédateurs, la Centrafrique a cependant gagné ces dernières années un intérêt géostratégique. Elle est, depuis 2017, le poste avancé le plus visible de la Russie en Afrique. En contrepartie de quelques formations militaires et d’un sommaire rééquipement de son armée, pour lequel la France traînait des pieds, le président Touadéra est devenu le meilleur allié de Moscou sur le continent. Un ami contraint. « Quand il a tenté de se rapprocher de Paris en 2018, les Russes lui ont demandé de choisir et l’ont menacé de le lâcher s’il maintenait cette duplicité », confie une bonne source.

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Dans ce contexte, pour nombre d’observateurs, la France et ses alliés régionaux, le Tchad et le Congo-Brazzaville, ne verraient pas d’un mauvais œil un changement de pouvoir à Bangui. Saisie jeudi par six candidats à la présidentielle, la Cour constitutionnelle devait se prononcer samedi 26 décembre sur une possible reprise de l’organisation des élections, après le retrait de l’opposant Jean-Serge Bokassa. Un éventuel report de quelques jours qui pourrait calmer les ardeurs des rebelles, permettre une meilleure participation et profiter à une opposition prête à se coaliser contre le pouvoir en cas de second tour.

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