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Du FN de 2007 au RN de 2022, ce qui perdure et ce qui a changé dans le programme de l’extrême droite

A l’aube de sa troisième campagne présidentielle, Marine Le Pen s’efforce de déminer le terrain. Ses positions sur l’Europe et l’euro l’avaient pénalisée pendant l’entre-deux-tours de la présidentielle ? La présidente du Rassemblement national (RN) arrondit les angles. Son discours sur l’économie affole les marchés ? La députée assure que si elle était à la tête du pays, les obligations de l’Etat seraient honorées.

Derrière cette entreprise de normalisation, le mouvement d’extrême droite qui s’élance vers la présidentielle de 2022 est-il si différent du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen ? Qu’a-t-il gardé ou au contraire jeté de l’héritage de son chef de file historique ? Pour tenter de répondre à ces questions, Les Décodeurs ont comparé les propositions de Jean-Marie puis de Marine Le Pen lors de chaque campagne présidentielle depuis 2007, ainsi que les dernières déclarations de la présidente du RN.

Des fondamentaux hérités du Front national

Bon nombre de propositions formulées par Marine Le Pen en 2017 sont des fondamentaux hérités du Front national. A commencer par celles qui portent sur l’immigration, comme la suppression du droit du sol et de l’aide médicale d’Etat. « L’immigration, c’est le pilier historique du FN », rappelle l’historienne Valérie Igounet, spécialiste de l’extrême droite et directrice adjointe de l’Observatoire du conspirationnisme.

Il n’est donc pas étonnant de voir des formules perdurer au mot près, d’élection en élection, lorsqu’il s’agit de dénoncer de supposées « pompes aspirantes » qui favoriseraient l’immigration clandestine en France, ou lorsque Marine Le Pen clame que la sécurité est « la première des libertés », comme le disait déjà Jean-Marie Le Pen en son temps.

Le mouvement d’extrême droite a aussi ses habitudes sur le terrain de la sécurité, par exemple pour réclamer la mise en place d’une « présomption de légitime défense » des forces de l’ordre. La doctrine du RN est tout aussi immuable sur le plan des relations internationales, plaidant notamment pour le retrait de la France du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Pour le référendum d’initiative populaire

Les Le Pen père et fille se rejoignent aussi sur le plan des réformes institutionnelles, pour demander le septennat présidentiel unique, l’instauration de la proportionnelle à toutes les élections ou encore le référendum d’initiative populaire.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Le référendum d’initiative citoyenne, une proposition venue de la “ droite de droite ”»

Cette dernière proposition a d’ailleurs un intérêt tactique pour le mouvement, puisqu’elle lui permet d’évacuer certains sujets épineux. Ainsi, le vice-président du RN, Jordan Bardella, assurait récemment que le rétablissement de la peine de mort pourrait faire l’objet d’un référendum si l’extrême droite parvenait au pouvoir, à défaut de figurer dans le programme aux prochaines échéances.

Enfin, malgré la relative discrétion de Mme Le Pen sur les sujets de société, la candidate s’est jusqu’à présent inscrite dans la tradition conservatrice de son camp. Elle proposait par exemple en 2017 l’abrogation du mariage pour les couples de même sexe, remplacé par un « pacs amélioré ». Et elle s’oppose à l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes.

Les sujets de rupture pas si nombreux

Depuis 2011, la chef de file de l’extrême droite française s’est efforcée de normaliser son parti, pour tenter de convaincre qu’il serait apte à exercer le pouvoir. Mais sur le contenu des programmes, les sujets de rupture entre la fille et le père ne sont pas si nombreux.

La première grande différence tient dans la ligne économique

La première grande différence entre le discours de 2007 et celui développé en 2012 et 2017 tient dans la ligne économique. Adorateur de Ronald Reagan et fervent libéral sur le plan économique dans les années 1970 et 1980, Jean-Marie Le Pen avait déjà opéré un revirement spectaculaire en dénonçant par la suite les ravages du « mondialisme ultralibéral ». Mais c’est Marine Le Pen qui a parachevé cette mue en endossant, dès 2012, des mesures sociales que son père se refusait à proposer, comme la revalorisation du minimum vieillesse et de l’allocation adulte handicapé ou la baisse des tarifs réglementés du gaz et de l’électricité.

L’un des exemples les plus emblématiques est celui des retraites. En 2007, Jean-Marie Le Pen plaidait pour une « harmonisation » des différents régimes de retraite et un recul de l’âge légal du départ à 65 ans. Alors que sa fille est favorable à la retraite dès 60 ans (avec quarante annuités de cotisation) et dénonce la fin des régimes spéciaux voulue par Emmanuel Macron.

Problème de cohérence

Cette évolution pose cependant un problème de cohérence. Historiquement favorable à des baisses d’impôts pour les particuliers et les petites et moyennes entreprises, le RN version Marine Le Pen se fait désormais le chantre de la dépense publique. Quitte à risquer de grands déséquilibres budgétaires : en 2017, son programme multipliait les postes de dépenses supplémentaires, pour de rares pistes de recettes nouvelles.

Ces contradictions sont le fruit de la stratégie de Marine Le Pen, qui cherche à plaire à différents publics, estime Valérie Igounet. Selon l’historienne, la candidate « lance des propositions diverses tout en sachant qu’elle ne pourra pas tout faire si elle est élue ».

Lire notre décryptage : Les incohérences du programme économique de Marine Le Pen

De campagne en campagne, Marine Le Pen a elle-même revu sa copie sur différents sujets, en fonction des périodes. Ainsi, la candidate disait en 2012 vouloir baisser la taxation des carburants. Une proposition qui ne figurait plus à son programme en 2017… mais qui a été opportunément réintégrée dans la foulée du mouvement des « gilets jaunes ».

Des revirements, notamment sur l’Europe

Le discours a également évolué sur la question énergétique. Marine Le Pen plaidait en 2012 en faveur d’une sortie du nucléaire « à long terme », parce que « le risque nucléaire ne peut pas être réduit à zéro ». Une stratégie basée alors sur le développement des énergies renouvelables.

Près de dix ans plus tard, le RN se pose au contraire en premier défenseur de l’industrie nucléaire française, « au nom de la souveraineté et de l’indépendance énergétique ». Les énergies renouvelables, elles, ne sont même pas mentionnées dans le « contre-projet » du parti sur l’environnement publié en 2021 – à l’exception des éoliennes, que le RN propose d’abandonner.

Mais le virage le plus net concerne les questions européennes. En 2017, Marine Le Pen prônait la fin de la monnaie unique et un référendum sur la sortie de la France de l’Union européenne. « Pragmatique », elle estime désormais que ces questions ne sont plus une « priorité », affirmant vouloir réformer l’Europe de l’intérieur. Tout comme elle assurait récemment dans une tribune publiée par L’Opinion vouloir respecter les engagements de la France vis-à-vis des marchés financiers.

Conquérir de nouveaux électeurs

Ce choix de se plier à l’orthodoxie budgétaire et aux règles de Bruxelles (même en voulant les changer de l’intérieur) vise à conquérir de nouveaux électeurs, issus de la droite traditionnelle. Mais il soulève des problèmes de fond sur le reste du corpus idéologique du RN. Marine Le Pen elle-même reconnaissait en 2017 que « 70 % de [s]on projet ne pourraient pas être mis en œuvre » en restant dans les traités européens actuels. Devra-t-elle dès lors, en 2022, accepter de renoncer à la majorité de ses anciennes propositions ?

« Marine Le Pen a vu que certaines de ses propositions n’ont pas fonctionné par le passé, et qu’il faut les faire évoluer », analyse Valérie Igounet. Mais l’infléchissement reste relatif : historiquement opposé à l’Union européenne, le RN n’est pas brusquement devenu europhile. Mais renoncer à poser frontalement la question d’un éventuel « Frexit » lui simplifie la tâche en vue de la prochaine campagne présidentielle.

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