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Dans les recoins de Twitch, le monde touchant des streamers sans spectateur

La voix tremble. Les mots peinent à sortir. Devant son écran, NikyDpride, un jeune vidéaste de 23 ans, lutte pour ne pas céder à la panique face à cette situation extraordinaire. « Je ne comprends pas ce qu’il se passe, c’est la première fois que vous êtes aussi nombreux ! », reconnaît le jeune homme, visiblement dépassé par les événements. Il prend une longue respiration, la sueur perle sur son front : « Je n’ai jamais eu plus de deux spectateurs : mon frère et ma meilleure amie ! » Un des participants ne tarde pas à le faire redescendre sur terre, en lui rappelant « qu’ils ne sont que quatre à regarder » son « stream » en direct sur Twitch.

Pour beaucoup d’internautes habitués à parcourir les plus grandes chaînes de cette plate-forme de diffusion vidéo, la scène est touchante : tous les jours, de nombreux streamers professionnels partagent leur vie ou leurs parties de jeux vidéo auprès de centaines de milliers de spectateurs simultanés – un nombre qui, lors de certains événements exceptionnels, peut franchir la barre du million. Qu’on puisse se réjouir de jouer pour quatre personnes seulement peut prêter à sourire.

Pourtant, dans les recoins de Twitch, des millions d’apprentis streamers se connectent, parfois quotidiennement, pour jouer devant une salle vide. Selon les chiffres du site Twitch Tracker pour 2020, il y aurait chaque mois 6,9 millions de créateurs sur Twitch : 95 % des contenus qu’ils diffusent sont regardés, en moyenne, par cinq personnes ou moins.

Un florilège de scènes absurdes ou amusantes

La grande majorité des streamers à « zéro » vue ne se filme pas et ne parle pas : un début d’explication à leur insuccès, sur cette plate-forme où il convient de « faire le show ». Ceux qui se risquent à allumer la caméra n’en connaissent pas toujours tous les codes.

Dans l’intimité de ces chaînes sans public, on rencontre des gens torse nu en train de manger des pâtes, des enfants obligés d’arrêter de jouer à Fortnite pour laisser leurs parents passer l’aspirateur, ou une streameuse, qui joue et commente sa partie depuis plusieurs heures déjà… avant qu’un bon samaritain de passage ne lui signale que le son de sa vidéo est coupée.

Pour son premier « stream », Léo, un jeune étudiant de 18 ans, propose de répondre aux questions de ses viewers. « Je vois qu'il y a un viewer, ça me perturbe un peu, s'étonne le jeune streamer. C'est peut-être un bug ? »

Le plus souvent, ces apprentis vidéastes préfèrent rester muets et concentrés. Mais certains commentent, dans l’espoir qu’un spectateur égaré vienne assister à leur partie, racontent leur vie ou animent leur stream avec un enthousiasme voire un professionnalisme qui n’ont rien à envier à ceux de streamers réputés.

« C’est difficile quand personne ne vient jamais »

Cet exercice solitaire et déstabilisant peut être lourd à porter quand le succès n’est pas à la hauteur des efforts fournis. « Il n’y a jamais personne sur mon stream. C’est épuisant de jouer tous les jours dans une chambre vide sans jamais voir de résultat », partageait, il y a six ans, un internaute sur le forum Reddit. Dans un autre commentaire partagé il y a deux ans, la même amertume : « C’est difficile de rester positif et de continuer à streamer cinq jours par semaine quand on finit par croire que personne ne viendra jamais. »

Pour NikyDpride (Laurent, de son vrai nom), notre jeune vidéaste aux 23 ans et quatre spectateurs, il faut apprendre à vivre avec cette frustration.

« Je tourne autour du zéro “vues”. C’est dommage parce que j’aimerais parler un peu plus et interagir avec les autres. C’est ce que je recherche à l’origine et je me suis dit qu’en streamant j’allais rencontrer des personnes pour jouer ou me conseiller. Mais pour l’instant, il n’y a pas grand monde. »

Un constat partagé en direct sur son stream par le jeune Halkis213 : « C’est vrai que c’est frustrant d’être seul. Mais il suffit qu’une seule personne vienne discuter et clairement, ça rentabilise ma journée. Je dirais même ma semaine. »

Aurélien, un apprenti créateur de 25 ans, connu sous le pseudonyme de Fauzz, le reconnaît :

« Oui, au début ça m’arrivait de n’avoir aucune personne sur le stream. Mais je continuais de streamer car j’avais toujours l’espoir d’avoir du monde. Déjà parce que ça fait plaisir de partager sa passion, ne serait-ce qu’à un ou deux viewers. Mais surtout, parce que c’est le jeu, c’est le “chemin” pour arriver au succès. Je ne vais pas arrêter mon stream dès que je n’ai pas de viewer. C’est un peu comme si vous vouliez être champion du monde sans passer par toute la phase d’entraînement. »

« C’est à ça que ressemble le vrai Twitch »

Chicoow, Le streamer de 36 ans, lance une partie de « Teamfight Tactics » devant deux spectateurs.

La grande majorité de ces streamers inconnus l’ont bien compris. « Il ne faut pas se voiler la face, on sait qu’il y a peu de chance qu’on finisse par en vivre, admet Eric, débutant de 36 ans sous le pseudonyme de Chicoow. Mais comme dans tous les cas je vais jouer, autant que je streame – et profiter des quelques rencontres que je vais faire. »

La plupart du temps, ces visiteurs tant attendus sont des amis ou des membres de la famille venus prendre des nouvelles. Davantage que du jeu, on parle plutôt du cousin, on demande des nouvelles, on discute des projets pour le week-end. Et lorsqu’un spectateur inconnu vient jeter un œil, encore faut-il réussir à l’attraper. « La plupart du temps, même quand quelqu’un arrive sur le stream, il ne parle pas », explique Halkis213.

« C’est à ça que ressemble le vrai Twitch, confirme Eric. Ce sont les milliers de personnes complètement inconnues qui galèrent pour avoir deux viewers. Les grandes stars du streaming, ça ne représente qu’une toute petite partie de Twitch. »

C’est pourtant cette partie-là qui est la plus mise en avant par la plate-forme. Il existe des outils pour trouver des streamers peu connus et certains petits créateurs de contenu pouvant compter sur quelques dizaines de spectateurs apparaissent régulièrement dans la rubrique « Chaînes recommandées » de Twitch, mais ce sont les « stars » qui sont mises en avant sur la page d’accueil. Ainsi, ceux qui débutent sans une communauté déjà établie sont souvent condamnés à voir leur compteur de « vues » stagner.

Se faire « raid » par un gros streamer

Depuis le milieu des années 2010, certaines de ces « stars » ont trouvé une façon de les encourager : à la fin de leur propre émission, ils parcourent les coins les plus reculés de Twitch pour trouver la perle rare et le « raider » – c’est-à-dire, dans le jargon de Twitch, transférer tous leurs spectateurs vers cette chaîne. Une pratique aujourd’hui largement répandue sur la plate-forme.

« C’est arrivé comme une bombe atomique, se souvient Laurent, un streamer de 27 ans connu sous le nom de MrLuffy047. J’étais tranquillement en train de jouer à Garry’s Box devant trois personnes et là, en même pas une minute, plus de cinq cents personnes sont arrivées d’un coup. J’étais très jeune, j’avais 21 ans et je ne savais pas comment gérer ça. J’ai mis un peu de temps à me rendre compte que j’étais en train de me faire raid par Amixem [près de 7 millions d’abonnés sur YouTube]. Et là, j’ai commencé à craquer. »

Une vie bouleversée

« C’est une façon de donner un peu de visibilité à des petits steamers, explique Héra, joueur d’Age of Empire II suivi par plus de 75 000 personnes sur Twitch. Si je raid un streamer avec 500 spectateurs, c’est un bon geste mais ça s’arrête là. Alors que si je raid un streamer avec dix spectateurs, ça va les rendre heureux pour la journée ou même le mois. Il y a plus d’impact. »

Six ans plus tard, Laurent se souvient encore avec précision de ce moment hors norme qui a bouleversé sa vie à l’époque :

« Des gens que je ne connaissais pas m’ont fait des dons, j’ai gagné plus d’un millier d’abonnés sur ma chaîne. J’aurais peut-être préféré être connu pour moi-même mais je suis reconnaissant de ce qu’il a fait, ça m’a permis de vivre quelque chose d’extraordinaire. Encore maintenant, j’ai des gens qui viennent me voir juste pour me parler du raid d’Amixem. »

Aujourd’hui, ce petit streamer compte désormais 17 000 abonnés, et attire régulièrement une petite dizaine de spectateurs simultanés :

« Si l’on compare à ce moment complètement fou avec Amixem, c’est sûr que ça peut être un peu décevant. Mais moi j’aime bien pouvoir discuter tranquillement avec mes spectateurs. Finalement, c’est peut-être mieux comme ça. »

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