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Covid-19 : de la recherche au flacon, comprendre le prix d’un vaccin

Combien coûte vraiment un vaccin ? En se basant sur une étude de l’Imperial College de Londres, le député de La France insoumise François Ruffin s’est insurgé sur Twitter : le prix de vente du vaccin Pfizer, écrit-il, est largement supérieur au coût de production. Produire une dose du vaccin Pfizer coûte entre 60 cents (0,50 centimes d’euro), alors que l’Union européenne paie 24 dollars (19,50 euros).

Peut-on conclure, sur la seule base de cette étude, que cette marge « gave Big Pharma », comme s’en indigne M. Ruffin, à l’instar d’autres partisans de la libération des brevets sur les vaccins ?

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En fait, il est difficile de résumer ce que coûte réellement un vaccin à sa seule production. De quoi parle-t-on exactement ? Pourquoi le prix de vente n’est-il pas le même sur l’ensemble du globe ? Et combien cette vaccination coûte-t-elle finalement à un Etat comme la France ? Décryptage du prix d’un vaccin, de la production à la distribution, en passant par l’achat, à partir de l’exemple du vaccin de Pfizer.

Le coût de production du vaccin pour Pfizer

Les chiffres cités par le député François Ruffin proviennent donc de recherches menées à l’Imperial College de Londres par un laboratoire spécialisé en ingénierie des systèmes. Cette étude a été publiée en décembre 2020 dans la revue Vaccine.

Dans le tableau ci-dessous (deuxième colonne), le coût moyen de production pour une dose de Pfizer (qui contient 30 microgrammes de principe actif) ressort en effet à 61 cents. Il en coûte 2,02 dollars pour une dose du vaccin concurrent Moderna (qui en contient 100 microgrammes). Les trois dernières colonnes concernent un autre vaccin à ARN messager (ARNm), Curevac ; le projet – abandonné depuis – de vaccin à ARN auto-amplifié d’Imperial College ; et un vaccin imaginaire, utilisant la même technologie, mais amélioré.

Tableau extrait de l'étude d'Imperial College sur le coût des vaccins à ARN messager

Un vaccin Pfizer-BioNTech reviendrait à 88 cents et un vaccin Moderna à 2,29 dollars

Ces coûts prennent en compte les matières premières au prix actuel (sans tenir compte d’une éventuelle envolée des prix) et les moyens de production permettant d’obtenir le principe actif du médicament. Ne sont pas inclus les coûts de finition du produit (flacons, packaging, contrôle qualité, etc.). L’hebdomadaire Alternatives Economiques, qui avait relayé cette étude parmi les premiers, a demandé au département de génie chimique de l’Imperial College de Londres de faire tourner à nouveau ses modèles. « On peut estimer que la partie remplissage-finition d’un vaccin ARN messager revient à 27 cents le flacon de 10 doses », calcule le professeur Nilay Shah, qui dirige ce département. In fine, un vaccin Pfizer-BioNTech reviendrait à 88 cents et un vaccin Moderna à 2,29 dollars.

Mais le calcul du prix d’un vaccin ne s’arrête pas là. Le chercheur à l’origine de l’étude à l’Imperial College, Zoltan Kis, explique au Monde : « Le prix final du vaccin va inclure d’autres éléments comme les coûts de R&D [recherche et développement], les essais cliniques, la distribution, la propriété intellectuelle et les frais juridiques, etc. Il faut aussi ajouter une marge bénéficiaire au prix de vente : en effet, certaines de ces sociétés ont investi des milliards de dollars dans le développement de la technologie de plate-forme de vaccins à ARNm au cours de la dernière décennie. »

L’innovation pharmaceutique et médicale repose majoritairement sur un modèle économique financé par des brevets. En protégeant leurs découvertes avec ces brevets, les laboratoires peuvent les exploiter en exclusivité pendant une durée théorique de vingt ans. Ce n’est qu’après cette échéance que le brevet est levé et permet à d’autres laboratoires de développer des médicaments génériques avec la même formule, vendus à prix coûtants.

Les vaccins à ARNm de Pfizer-BioNTech et de Moderna reposent en partie sur des brevets antérieurs

Les vaccins à ARNm de Pfizer-BioNTech et de Moderna, qui ont été mis sur le marché en moins d’un an, reposent en partie sur des brevets antérieurs. Notamment une technologie conçue par l’université de Pennsylvanie pour fabriquer un ARN messager inoffensif pour l’organisme, dont le brevet a été déposé en 2005. Les deux laboratoires ont payé chacun 75 millions de dollars pour pouvoir l’exploiter.

La technique innovante consistant à stabiliser la protéine de spicule est, elle aussi, issue de la recherche publique, et à ce titre soumise à une licence d’utilisation, qui pourrait représenter jusqu’à 1,8 milliard de dollars pour l’Etat américain, selon une étude de l’université de New York. Mise au point par des chercheurs du NIH en 2016, cette technique consiste à ajouter une paire d’acides aminés (la proline) à la protéine de spicule du coronavirus afin de stabiliser sa forme et la rendre nettement plus reconnaissable par les anticorps. Pour l’instant, seul Pfizer aurait accepté de payer ces droits d’utilisation, croit savoir le New York Times (le montant n’est pas connu). Pour le quotidien américain, si le gouvernement ne force pas les autres entreprises pharmaceutiques à lui verser ces royalties, c’est peut-être pour les forcer ensuite à partager leur savoir-faire avec d’autres entreprises.

Une fois qu’un vaccin a été mis au point, les essais cliniques, obligatoires, constituent aussi une phase coûteuse. Pour la phase 3, la dernière avant la mise sur le marché, Pfizer pourrait avoir dépensé au moins 300 millions de dollars (246 millions d’euros). A preuve, des chiffres anciens mais couramment évoqués, qui estiment à 7 000 dollars (5 747 euros) par patient en moyenne le coût d’un essai de phase 3 pour le laboratoire. Or, Pfizer a réuni plus de 43 000 participants pour cet essai à grande échelle, et les essais se poursuivent, notamment chez les plus jeunes.

Le prix négocié par l’Union européenne

Certains laboratoires vendent leur vaccin à prix coûtant, comme Johnson & Johnson et AstraZeneca (qui y a été obligé par l’université d’Oxford jusqu’à la fin de la pandémie), soit entre de 2 et 7 euros la dose depuis la matière première jusqu’au conditionnement. A l’inverse, Pfizer a négocié des prix différents avec chaque interlocuteur. Le tarif d’une de ses doses va ainsi du prix coûtant pour certains pays aux revenus faibles (autour de 5,50 euros pour l’Union africaine) à près de 23 euros pour Israël, qui a voulu s’assurer un approvisionnement rapide.

Pfizer a négocié des prix différents avec chaque interlocuteur : autour de 5,50 euros pour l’Union africaine à près de 23 euros pour Israël

Pour l’Union européenne, le prix a été revu en avril à 19,50 euros, selon des indiscrétions du premier ministre bulgare, Boïko Borissov, rapportées par le site Euractiv. Ce prix renchérit d’un quart le tarif concédé depuis janvier (15,50 euros – le prix de 12 euros parfois mentionné correspondait à un tarif incluant une déduction liée à une avance de la Commission européenne). En effet, le géant pharmaceutique a jugé qu’il était temps de revenir à une situation plus proche de l’équilibre habituel, reflété par les prix, entre l’offre et la demande.

Le prix « normal » pour un nouveau vaccin varie entre 150 et 175 dollars (123 et 144 euros) par dose, avait rappelé le directeur financier de Pfizer, Frank D’Amelio, début février, dans un échange avec des investisseurs. Il se référait, avec cette fourchette, aux vaccins qui mettront plusieurs années à être rentabilisés par le laboratoire – quand un vaccin contre la grippe, déjà conçu dans ses grandes lignes et vendu tous les ans, peut être commercialisé pour une dizaine d’euros.

Ce rapport favorable à Pfizer entre l’offre et la demande est renforcé par l’efficacité que semblent montrer les vaccins à ARNm contre les variants et l’apparition de nouvelles souches en Inde ou au Brésil ce qui devrait conforter une demande, qui vient de se voir décupler par l’extension de la vaccination aux adolescents et aux enfants.

Lire aussi : Dans les coulisses des contrats entre l’UE et les groupes pharmaceutiques sur les vaccins contre le Covid-19

La dépense engagée par la France

La Commission européenne, qui négocie au nom des vingt-sept pays de l’UE, et a notamment passé commande pour plus de 2 milliards de doses de Pfizer, peut être amenée à verser des acomptes au laboratoire afin d’apporter un financement complémentaire à la recherche et à la production. Mais, in fine, c’est chaque Etat qui paie sa facture auprès de Pfizer ou Moderna, une fois livré.

En France, les vaccins vont coûter plus de 4,6 milliards d’euros à la Sécurité sociale cette année, a prévenu le Comité d’alerte sur l’évolution des dépenses d’assurance-maladie (Cadam), le 1er juin. « Cette somme comprend 3,2 milliards d’euros de dotation exceptionnelle à Santé publique France, qui lui permettent de couvrir tous les besoins en vaccins de la campagne 2021. A cette dépense certaine, s’ajoutent 1,4 milliard d’euros de dépenses d’organisation de la campagne vaccinale, avec une hypothèse de taux de couverture de 70 % de la population », détaille le Cadam.

Dans ces dépenses d’organisation sont inclus les salaires des médecins (440 euros la demi-journée) et des infirmiers libéraux (220 euros) mobilisés dans les vaccinodromes en plus du personnel de santé au statut fonctionnaire. Mais elles ne comprennent pas le fonctionnement des centres de vaccination, actuellement pris en charge par les collectivités locales. Entre le personnel, le matériel médical, l’aménagement et l’entretien des locaux… le coût est d’environ 75 000 euros par mois, a par exemple calculé la ville d’Asnières-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine.

L’Etat pourrait en rembourser une partie, a laissé entrevoir Emmanuel Macron. Preuve que l’exécutif, même s’il doit revoir ses calculs, a déjà fixé le rapport coût-bénéfice en faveur du vaccin, c’est le ministre délégué chargé des comptes publics lui-même, Olivier Dussopt, qui a déclaré : « Nous ne serons jamais regardants sur le coût de la vaccination, c’est le meilleur investissement possible pour les Français et pour les entreprises. »

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