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Comment les Etats-Unis ont consolidé un narco-Etat en Afghanistan

L’Afghanistan, où les talibans avaient éradiqué  en 2001 le pavot, est redevenu la principale source de l’héroïne mondiale tout au long des vingt années d’intervention américaine.

Un soldat américain dans un champ de pavot à Kandahar en 2009 (Drew Born, Stars and Stripes)

Joe Biden a décidé de mettre fin en Afghanistan, en septembre prochain, à la plus longue guerre de l’histoire des Etats-Unis. Tout a déjà été écrit, et très bien écrit, sur le paradoxe de ce conflit, déclenché pour renverser les talibans, avec qui Washington négocie aujourd’hui les conditions les moins défavorables de son retrait. En revanche, peu d’attention a été accordée au fait que l’Afghanistan, où les talibans étaient parvenus en 2001 à interdire la culture du pavot, est redevenu la principale source de l’héroïne mondiale durant chacune des vingt années de l’intervention américaine. Avec 20% à 30% du PNB afghan liés à l’opium, la République islamique de Kaboul est gangrénée à bien des égards par la production et le trafic de stupéfiants (à titre de comparaison, seuls 6% du PNB colombien étaient liés à la cocaïne au plus fort de l’activité des cartels, à la fin du siècle dernier).

LE RETOUR DES PARRAINS DE L’OPIUM

Le mollah Omar édicte, en juillet 2000, une fatwa proscrivant l’opium comme contraire à l’Islam, dans une vaine tentative de briser l’isolement international du régime taliban, reconnu par seulement le Pakistan, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. L’éradication du pavot sur l’ensemble du territoire taliban donne un coup d’arrêt sans précédent au trafic mondial d’héroïne. La brutalité d’un telle interdiction fragilise l’assise paysanne des islamistes, contribuant à la rapidité de leur chute, à l’automne 2001, lors de l’offensive déclenchée par les Etats-Unis, en représailles aux attentats du 11-Septembre. Les seigneurs de la guerre que les talibans avaient expulsés retrouvent leurs fiefs avec le titre de « gouverneurs », notamment dans les deux provinces les plus productrices d’opium que sont le Helmand, au sud, et le Nangarhar, à l’est. Malgré les déclarations de Hamid Karzai, le président installé par Washington, l’Afghanistan renoue dès 2002, avec 3400 tonnes d’opium,  avec son niveau de production de 2000 (planté à l’automne, le pavot est récolté au printemps).

Hajji Abdul Qadir, le gouverneur du Nangarhar, s’engage à sévir contre les stupéfiants, mais il est assassiné en plein jour à Kaboul, en juillet 2002. Son homologue du Helmand, Sher Mohammed Akhunzada, a partie liée avec les trafiquants jusqu’à ce que la découverte de neuf tonnes d’opium à sa résidence, en décembre 2005, lui coûte son poste. Même alors, son propre frère reste le gouverneur adjoint de la province, tandis qu’Akhunzada se venge en transférant trois mille de ses miliciens aux talibans. Quant au général Daoud, vice-ministre de l’Intérieur, en charge de la lutte contre la drogue de 2004 à 2010, il cible avant tout les réseaux concurrents de ceux qu’ils protègent. Ahmed Wali Karzai, le frère du chef de l’Etat, est accusé publiquement de complicité avec le narcotrafic dans le sud du pays. Dans un tel environnement, les campagnes d’éradication lancées par l’OTAN n’enregistrent que des succès sans lendemain. En 2006, le directeur de l’agence antidrogue de l’ONU considère que « l’Afghanistan est en train de passer de la narco-énonomie au narco-Etat ». L’année suivante, 8200 tonnes d’opium sont produites en Afghanistan, source de 90% de l’héroïne mondiale.

LES ETATS-UNIS EPARGNES PAR L’HEROINE AFGHANE

L’héroïne écoulée sur le marché américain vient essentiellement du Mexique, alors que c’est la drogue produite et raffinée en Afghanistan qui fait des ravages en Europe (la France compte plus de 150.000 héroïnomanes). Cette moindre vulnérabilité des Etats-Unis à la menace des stupéfiants afghans fait que le discours de « guerre à la drogue », en vogue durant les deux mandats de George W. Bush, est abandonné en Afghanistan par Barack Obama. En revanche, l’insurrection des talibans est caricaturée en « narco-guérilla », comme si elle était la cause principale de la production de drogue dans le pays. Certes, les rebelles islamistes, sous la direction du mollah Omar (puis, après sa mort en 2013, de ses successeurs Akhtar Mansour, tué en 2016, et Haibatullah Akhunzada), prélèvent désormais des taxes sur la culture du pavot, les laboratoires d’héroïne et la contrebande de stupéfiants. Mais, selon l’ONU, les revenus qu’ils tirent de la drogue ne représentent que 5% d’une enveloppe globale dont les trafiquants, souvent liés aux autorités, s’attribuent 80%, pour 15% aux cultivateurs.

En 2017, l’Afghanistan bat un nouveau et triste record, avec une production de 9000 tonnes d’opium. Ashraf Ghani, qui a succédé trois ans plus tôt à Karzai dans des élections très contestées, avoue son impuissance. Donald Trump décide de lancer l’opération « Tempête de Fer », au cours de laquelle des dizaines d’ateliers de transformation de l’opium en héroïne sont, en territoire taliban, bombardés par des B52 et des drones Raptor. Washington affirme que cette très coûteuse campagne, suspendue au bout d’un an, a privé les talibans de 20% de leurs revenus liés aux stupéfiants, ce qui correspond à seulement 1% des profits de la drogue dans le pays. La réalité est que Ghani, déstabilisé par l’ouverture, en 2018, de pourparlers directs entre les Etats-Unis et les talibans à Doha, n’a jamais été aussi faible face aux parrains de l’opium. Si les mille milliards de dollars engloutis par Washington en Afghanistan n’ont pas empêché les talibans d’être aujourd’hui en position de force, la dizaine de milliards de dollars dépensés dans la lutte anti-stupéfiants a à peine ralenti la consolidation du pire des narco-Etats de la planète.

Une leçon à méditer à l’heure du bilan des vingt années d’intervention américaine en Afghanistan.

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