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A la recherche de la première mosquée de France

De 1915 à 1919, le bois de Vincennes a accueilli une mosquée, rattachée à l’hôpital dédié aux militaires musulmans de la Première guerre mondiale.

Panneau marquant l’emplacement de l’ancienne mosquée du bois de Vincennes (CIRAD/Nathalie Tirot, photo Jean-Pierre Filiu)

La présence symbolique et la visibilité monumentale de l’Islam de France sont généralement associées à la Grande mosquée de Paris. Le projet de ce bâtiment a été lancé par le gouvernement français, en dérogation de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat, pour rendre hommage aux dizaines de milliers de soldats musulmans tombés durant le premier conflit mondial. C’est le maréchal Lyautey, ministre de la Guerre en 1916-17, qui en pose la première pierre en 1922. Celui qui est alors résident général au Maroc déclare: « Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Ile de France, qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses ». La Grande mosquée de Paris est inaugurée, quatre années plus tard, en présence du président de la République, Gaston Doumergue, et du sultan du Maroc, Moulay Youssef.

UNE PRESENCE DE L’ISLAM ANCIENNE

Il serait cependant erroné de réduire l’histoire de l’Islam en France au seul XXème siècle. La ville de Narbonne, conquise par les armées musulmanes en 719, a sans doute été le site de la première mosquée de la France actuelle. Installé dans une partie de l’atrium de l’ancienne basilique, ce bâtiment, détruit après la reconquête mérovingienne de 759, n’a cependant laissé aucune trace. Charlemagne met ensuite un terme définitif aux projets d’invasion terrestre de son empire par les émirs musulmans d’Al-Andalus, ainsi qu’est désignée l’Espagne islamisée. L’implantation des « Maures » dans le massif éponyme en Provence, durant près d’un siècle, jusqu’à sa reconquête en 972, n’a pas laissé plus de vestige. Après ces épisodes guerriers, la présence de commerçants et d’artisans musulmans est relevée de manière épisodique du Moyen-Age au XVIIIème siècle dans le sud de la France, sans que cette réalité démographique puisse être mesurée. Si la question d’un lieu de culte se pose tardivement à Marseille ou à Toulon, elle est toujours tranchée par la négative.

L’expédition du général Bonaparte en Egypte, de 1798 à 1801, a pu être décrite par l’historien John Tolan comme un projet précoce de « République islamique ». De fait, le troisième et dernier gouverneur français de l’Egypte, le général Menou, se convertit à l’Islam sous le prénom d’Abdallah. Il ramène avec son « armée d’Orient » un millier de supplétifs, musulmans et chrétiens, finalement regroupés à Toulon dans le cadre des « chasseurs d’Orient ». La conquête française de l’Algérie, à partir de 1830, confère une nouvelle dimension à cet enrôlement de militaires musulmans. Joseph Vantini, converti à l’Islam en captivité à Tunis sous le prénom de Youssouf, s’en évade pour participer aux campagnes françaises en Algérie. Même s’il abjure l’Islam en 1836, il devient fameux comme « général Youssouf » à la tête de cavaliers « indigènes ». C’est le début de « l’armée d’Afrique » que la France va mobiliser sur tous les fronts, qu’elle soit de recrutement « européen » (chasseurs, zouaves et légionnaires) ou musulman (tirailleurs, spahis et méharistes). En 1855, Mohamed Ben Daoud est le premier élève-officier de Saint-Cyr à être né musulman, près d’Oran. Prisonnier des Prussiens en 1870, naturalisé français en 1877, il termine sa carrière comme colonel des spahis.

LE JARDIN COLONIAL

L’Empire ottoman, aux côtés de qui la France s’est engagée lors de la guerre de Crimée, obtient en 1856 l’ouverture d’un carré musulman au sein du cimetière parisien du Père-Lachaise. On peut cependant difficilement parler de « mosquée » pour le bâtiment adjacent où sont accomplis les rites funéraires. En outre, le « carré »  voit sa superficie rétrécie en 1883, avec un bâtiment de moins en moins entretenu. Il faut attendre 1905 pour que la première mosquée de la France contemporaine soit inaugurée à Saint-Denis de la Réunion. Elle est construite à l’initiative de la communauté « z’arabe », ainsi que les commerçants originaires de la province indienne du Gujarat sont appelés localement. Les initiateurs du projet se sont engagés à « ménager les susceptibilités des autres confessions ». Lors de l’inauguration, qui coïncide avec la célébration de la fin du ramadan, les invités non-musulmans se voient ainsi proposer « des sandales de paille, de cuir et des espadrilles » afin d’éviter, à « leurs pieds nus, le contact glacé du stuc et du marbre ».

Près de quatre cent mille militaires « indigènes » sont mobilisés par la France en Afrique du Nord et de l’Ouest durant la Première guerre mondiale. Un hôpital, dédié à leurs blessés, est ouvert dès 1914 dans l’enceinte du « jardin colonial » de Nogent-sur-Marne, en bordure orientale du bois de Vincennes. Une mosquée y est installée en 1915 et opèrera durant les quatre années suivantes, sous l’autorité d’aumôniers musulmans de l’armée. Le bâtiment tout en bois, avec minaret et dôme, comporte une salle de prières (orientée vers La Mecque), une salle mortuaire et un espace d’ablutions. Des tapis d’Orient ont été offerts par les Grands magasins du Louvre pour en décorer l’intérieur. Il est officiellement inauguré en 1916 par le ministre des Colonies, Gaston Doumergue, celui-là même qui, dix ans plus tard, inaugurera en tant que chef d’Etat la Grande mosquée de Paris. Les imams militaires à qui la mosquée est symboliquement remise proclament à cette occasion: « Nous sommes les enfants de la France. Nous sommes venus volontairement de notre pays pour aider jusqu’à notre dernier souffle notre noble mère la France, qui est la représentante du droit et qui marche sur la voie droite ». La « voie droite » (al-sirat al-mustaqim) est une référence directe à la sourate d’ouverture du Coran, qui représente la prière la plus populaire pour les Musulmans.

UN SITE TRES SYMBOLIQUE

Le bâtiment, désaffecté à la fin du conflit, en 1919, est ensuite détruit. Quant au site du « jardin colonial« , rattaché au ministère des Colonies, il avait déjà accueilli  l’exposition coloniale de 1907 et ses près de deux millions de visiteurs. Cinq « villages », animés par des « indigènes » sous contrat, y avaient alors été « reconstitués » pour correspondre à l’Indochine, au Congo, au « Soudan » (le Mali actuel), à Madagascar et à la Nouvelle-Calédonie, avec en prime un « campement touareg » (cette attraction était la plus populaire, car les figurants sahariens y simulaient l’attaque d’un convoi postal).  Chacun de ces pavillons a été reconverti en une des composantes de l’hôpital militaire de la Première guerre mondiale. Certaines installations de l’époque ont été préservées jusqu’à aujourd’hui, de même que des monuments érigés, par la suite, en hommage aux combattants, notamment malgaches ou indochinois, morts pour la France. Le désormais « jardin d’agronomie tropicale » est  acquis en 2003 par la Mairie de Paris, dont dépendait déjà le reste du bois de Vincennes.

Cette mosquée du « jardin colonial », active de 1915 à 1919, est donc bien la première de la moderne France métropolitaine. Il n’en reste cependant qu’une stèle commémorative, photographiée ci-dessus. Au moins cette stèle et ce panneau existent-ils, alors qu’il ne demeure pas la moindre trace de l’université de Vincennes, bastion de l’esprit « soixante-huitard » jusqu’en 1980, année où elle est rasée sur ordre de Jacques Chirac. Mais ceci est une autre histoire.

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